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Philippe était un garçon timide, bègue, amoureux de l'eau et de la mer, et solitaire sur ses vieux jours, comme beaucoup de personnes âgées. Il pouvait devenir volubile et cesser de bégayer lorsqu'il se lançait dans l'une de ses passions. Il en avait plusieurs et avait choisi pour devise "l'enthousiasme est la seule vertu".


Notre rencontre est la suite logique de notre commun amour de l'eau, de ses habitants, de ses paysages. Je l'ai rencontré parce que l'un de ses émules lointains (il était plus connu à l'étranger qu'en France) m'avait demandé, moi qui habitais la même ville, de lui fournir des sources pour la biographie de Philippe, qu'il était en train de rédiger.


Mais ce qui nous a rendu proches, Philippe et moi, c'est notre commune préoccupation de l'avenir. Celui de la mer, du littoral, des générations futures.


Philippe écrivit : « Spirales...dédiées à vous : Black, and white, and yellow man and chocolate also... Quelles que soient la couleur de votre peau et la forme de votre crâne, Que vos dieux soient taillés dans l'ivoire, la pierre ou le bois, Que les bras de ces dieux lancent la foudre, ou soient mille et mouvants comme des tentacules, ou rien que deux, pareils aux nôtres, grands ouvert et cloués en croix. (...) Mers où j'ai plongé tant de fois, autrefois silencieuses et désormais peuplées de voix fraternelles, je n'irai pas vers vous ce soir. Poisson mon frère, je ne basculerai pas sur l'avant d'un quart de tour, je ne frapperai pas l'eau de mes pales à ta manière. » (Dans "Aquarius", chapitre V « Spirales... », Éd. France Empire, 1961, pp. 351-353)


Mais Philippe était aussi une célébrité dans le monde de la plongée, père d'un garçon à la vie aussi tourmentée que le caractère, père souvent assailli de toutes sortes de sollicitations pas toujours désintéressées, et parfois un peu naïf comme tout idéaliste surtout de son âge. Tandis que j'étais un jeune roumain inconnu, comme le professeur qui rédigeait sa biographie. Or, toute la France le sait, et l'Allemagne aussi, les roumains sont tous des voleurs, sans exception. Par définition, je ne pouvais donc être qu'un chapardeur, un profiteur. Amiral, nous voilà, et vive la France !


Quelques rares personnes ont cependant compris (et parfois envié) notre véritable lien. Un lien égalitaire, d'homme à homme, par delà la grande différence d'âge, de passé, de formation, d'idées, d'engagements, de célébrité, de statut social, de condition. Parmi elles, son aide à domicile Maguy, deux ou trois vieux compagnons de plongées comme Jean-Paul, et son petit-fils Félix-Martin. C'est à dire des personnes dignes, mais sans orgueil.


Dans ce lien, j'étais friand non de sa célébrité, ni du peu d'argent dont il disposait, mais de la compagnie et des aphorismes du "vieil homme de la Mer", qui, comme moi, aimait parler de notre planète aux enfants (et aimait les rencontrer pour leur raconter ses aventures maritimes). La transmission de quelques valeurs et vocations, voilà pourquoi il donna ses archives à la Marine, pourquoi il accompagna les enfants de feu la Maison des Sciences et des Techniques de La Garde à Port-Cros, pourquoi il m'aida à monter l'association "Mer Nature", tandis que je l'aidai à déménager avec mon véhicule (à défaut de mon dos, déjà cassé par les caisses de fossiles de mon premier employeur, le Muséum de Paris).


Mais l'essentiel n'était pas là. L'essentiel était la sensation que la mer crée sur nos peaux nues immergées, sans néoprène, sans attirail, sans sécurité et sans règlements... Toutes les fins de semaines, nous plongions ensemble, simplement munis d'un slip, d'un masque et d'un tuba, en apnée, sans témoins ni célébrité. Parfois nous pagayions ("ramer, c'est pas gai" disait-il) sur les planches à voiles que j'avais ramassées aux "monstres", nettoyées et aménagées. Revenus à terre, nous restions un moment en silence, puis devisions de choses et d'autres : histoire, géographie, société, philosophie, politique. Nous étions différents sur bien des plans et rétrospectivement il savait que sa génération n'avait pas toujours fait les bons choix, mais il savait aussi que je ne le jugeais pas (comment aurais-je pu ? je n'y étais pas). L'homme presque nonagénaire qu'il était, avait pleinement la capacité de remettre en question l'officier qu'il avait été à 35 ans. J'ose dire que nous nous sommes beaucoup apporté mutuellement, parce que là où il y a de la curiosité et de l'ouverture d'esprit, il n'y a plus d'inégalité, l'esprit et le cœur se libèrent de ces fadaises sociales.


Étant roumain et inconnu, je ne pouvais pas, du point de vue des fadaises sociales, être un simple ami des vieux jours et un compagnon de plongée. J'étais certainement un profiteur, mais aussi un criminel en puissance, car l'apnée, à l'âge de Philippe, n'est pas sans risque ! S'il lui était arrivé quelque chose "dans l'eau et non à sec" (comme il l'espérait lui-même en souriant), certainement on m'aurait tenu pour responsable et promu meurtrier du grand Philippe Tailliez, père de la plongée.

Alors j'aurais eu mon heure de gloire médiatique dans "Var-Matin" à la rubrique des "métèques criminels". Pour la plus grande joie mauvaise de tous ces mâles dominants élevés sous Vichy (comme d'autres sont "élevés sous la mère") et pour lesquels un métèque venu du Sud ou de l'Est (et justement je suis venu du Sud-Est de l'Europe) ne peut être qu'un salopard par définition... Qu'ils savent toutefois trouver et faire travailler lorsqu'ils en ont besoin... mais qui n'est à leurs yeux qu'un cafard, alors que lui n'a pas trouvé sa carte d'identité française au berceau : il lui a fallu la mériter !!!


Quoi que ces vieilles badernes en aient dit, Philippe n'était pourtant pas faible. Physiquement, c'est plutôt lui qui pouvait me mettre en difficulté, malgré notre demi-siècle le différence d'âge, car parfois il fonçait vigoureusement, sans effort apparent, et je m'essoufflais à le suivre, d'autres fois il descendait, sans "canard", juste en palmant doucement, jusqu'à 5 à 8 m de profondeur et y restait jusqu'à près de quatre minutes, tandis que mes limites étaient de 4 à 5 m et trois minutes... Plus d'une fois, ce phénomène de la nature humaine me fit peur ! Cet athlète avait aussi un "coffre" impressionnant et lorsqu'il m'appelait, à 50 m de distance ou plus, tout le monde se retournait dans la rue.


S'il pouvait parfois être naïf, Philippe n'était pas pour autant faible d'esprit et savait se défendre (je l'ai entendu une fois crier si fort "vous m'emmerdez" à un journaliste, que tout l'étage en a résonné et les voisins sont sortis ; l'autre a pris son matos et a déguerpi). Mais Philippe était bon et enthousiaste, ce que beaucoup d'humains confondent avec de la faiblesse. Peut-être n'a-t-il pas été un père aussi présent qu'il eut fallu, mais il a tout de même vendu sa maison pour renflouer son fils, et tous les pères ne l'auraient pas fait.


Mais Philippe déclina, nos plongées se raréfièrent puis cessèrent. Son fils revînt (et comme il se sentait négligé, voire déshérité depuis que son père avait donné ses archives à la Marine, je lui remis les menus cadeaux que Philippe m'avait fait, le plus touchant étant son vieux microscope). Puis Bernard chassa tous ceux qui tournaient autour de son père et qui n'étaient pas eux-mêmes des célébrités, à la seule exception de Maguy dont il avait besoin. Pourtant, parmi les célébrités, tous n'étaient pas forcément désintéressés, et parmi les inconnus, tous n'étaient pas forcément des profiteurs. Mais Bernard avait ses propres critères.


Il est vrai que j'ai profité de Philippe, non sur le plan matériel, seul envisagé par les envieux et les étroits, mais sur un autre plan, humain, où nous avons partagé paix, force, joie, idées et doutes salvateurs, car Philippe n'était pas homme de certitudes, il disait même "plonger chaque jour dans un océan d'incertitudes", et c'est ce qui faisait de lui une source d'humanité et non un amer de dogmatismes. Nous sommes toute une foule à avoir connu Philippe, mais combien sommes-nous à l'avoir compris ?


Maguy me raconta que Philippe, ne me voyant plus, avait cherché à me joindre (mais j'étais alors à 2500 km de Toulon, en Mer Noire) et n'y parvenant pas, en pleura, se demandant si je n'avais pas "trahi notre amitié" comme Bernard le pensait, et comme Gérard le répète sans vérifier (ce n'est pas parce qu'on a des couilles de combattant et une plume alerte, qu'on a forcément toutes les neurones bien oxygénées).


Non Philippe, je ne t'ai pas trahi, mais nous sommes des Homo sapiens, et ce singe-là est un être jaloux et exclusif, et ses dieux sont à son image. Nos moments passés ensemble sur l'eau, dans l'eau et au bord de l'eau, sans personne d'autre, ou seulement avec Félix, sont les vrais, le reste n'est que jacassements et tracasseries. La mort t'a emporté, la mort m'emportera, mais cette lumière-là restera dans la mémoire immémoriale des sars, des girelles et des poulpes, nos amis des vieux jours. Adieu, ô vieil homme de la Mer, je sais que ton âme continue à éclairer la douce ondulation des Posidonies et le rude tourbillon de la vague se brisant sur la roche. Tout le reste n'est qu'oubli et poussière.


Félix, ton petit-fils, porte en lui une âme d'artiste qui brûle de vibrer à la face du monde, mais il la cache et la bride pour résister à la sécheresse du monde. Comme la descendance Cousteau, il se croit un devoir de montrer au monde oublieux les tourbillons de tes palmes, mais son âme a d'autres volutes à lui révéler, qu'il trouvera un jour. En attendant, Félix tente de faire face en se durcissant. Puisse ton âme de poète à toi, de là où elle est, lui scintiller quelques amers qui lui permettent de trouver sa route et de briller à son tour...


Nos âmes ne nous appartiennent pas. C'est nous qui leur appartenons. Qui le comprend, cesse d'être esclave et trouve sa liberté. Mais ça ne se fait pas en un jour...


Avoir croisé Philippe me l'a fait entrevoir, et, sur le plan pratique, m'a délivré à jamais de l'attirail non seulement des câbles des anciens pieds-lourds, détenus dans leur enceinte de caoutchouc et de métal, mais aussi de celui de la plongée à l'air comprimé et de tous ses dispositifs annexes. Ainsi ai-je retrouvé en apnéiste la liberté du corps et de l'eau, de l'eau sur le corps, et de toute la communion avec l'ensemble du physique et du vivant, qu'elle seule permet. Au-delà de tout et au-delà du temps...

Pris en flag !!!!

Pris en flag !!!!